Adolphe Guénon

Adolphe Guénon : regarder autrement le cheval… et le mulet

À la fin du XIXe siècle, alors que l’équitation militaire domine encore les pratiques, un vétérinaire commence à regarder les équidés autrement.
Adolphe Guénon occupe une place à part.

Ses écrits, aujourd’hui peu lus, restent pourtant d’une étonnante modernité.


Une idée simple, mais encore dérangeante

En 1901, dans L’Âme du Cheval, Guénon avance une idée qui, à l’époque, tranche nettement avec les usages :

le cheval n’est pas un simple exécutant, mais un être qui interprète.

Autrement dit, ce que fait un cheval dépend moins de la contrainte qu’on lui impose que de la manière dont il comprend ce qu’on lui demande.

Sur le terrain, cela change tout.

Un refus, une défense, une hésitation ne sont plus des fautes à corriger immédiatement.
Ce sont des réponses à analyser.

« Le cheval n’obéit pas à la force, il obéit à ce qu’il comprend. »


Une lecture clinique du comportement

Guénon n’est pas un théoricien abstrait. Il observe.

Il regarde :

  • les tensions musculaires,
  • les expressions,
  • les réactions au rythme,
  • la sensibilité aux sons.

Il en tire une conclusion pratique :
le cheval réagit à une cohérence globale, pas à un ordre isolé.

Ce que nous appelons aujourd’hui « comportement » est, chez lui, déjà une lecture fine d’un système nerveux en action.


Le point central : la cause, toujours

Pour Guénon, il n’y a pas de mauvaise volonté.

Chaque réaction a une cause :

  • soit physique (douleur, fatigue, conformation),
  • soit liée à une incompréhension.

Ce point est essentiel, parce qu’il déplace la responsabilité.

Ce n’est plus seulement le cheval qui doit être corrigé.
C’est souvent le cavalier qui doit clarifier.


Le mulet : un malentendu persistant

C’est probablement dans ses travaux sur le mulet que Guénon est le plus direct.

Dans Le Mulet intime (1899), il s’attaque à une idée encore très répandue :
le mulet serait « têtu ».

Il renverse complètement cette lecture.

Le mulet ne refuse pas par opposition.
Il refuse quand il estime que la situation pose problème.

Autrement dit :

  • il évalue,
  • il filtre,
  • il décide.

Ce qui est perçu comme de l’entêtement est souvent une forme de prudence.

« Ce que l’on nomme entêtement chez le mulet n’est le plus souvent qu’un refus raisonné. »


Une expérience de terrain, pas un discours

Ce regard ne vient pas d’un bureau.

Guénon est vétérinaire militaire, affecté notamment au 25e régiment d’artillerie.
Ses observations se construisent dans des conditions réelles, parfois difficiles, y compris lors de campagnes en contexte colonial.

Chevaux et mulets y sont confrontés :

  • à la fatigue,
  • à la chaleur,
  • au transport,
  • à des situations inhabituelles.

C’est là que les différences de comportement apparaissent le plus clairement.


Une idée utile aujourd’hui

Ce que propose Guénon reste très concret :

quand ça ne marche pas, chercher où la communication se casse.

Pas dans l’absolu.
Dans la situation précise.

  • Quelle information est donnée ?
  • Comment est-elle perçue ?
  • Est-elle compréhensible ?
  • Est-elle supportable pour l’animal ?

Ce déplacement du regard est probablement ce qui rend ses textes encore actuels.


Et aujourd’hui ?

Une réédition moderne, La grande histoire du mulet (1999), permet de retrouver une partie de ces travaux.

Mais au-delà des livres, c’est surtout une manière de travailler qui reste.

Observer avant de juger.
Chercher la cause avant de corriger.
Et accepter que l’animal, parfois, ait de bonnes raisons de ne pas faire.


Repères historiques : qui était Guénon ?

  • Louis-Adolphe Guénon (1847–1905)
  • Vétérinaire militaire (équivalent capitaine)
  • 25e régiment d’artillerie (Châlons-sur-Marne)
  • Chevalier de la Légion d’honneur (1894)

Ses travaux s’inscrivent dans une période où la médecine vétérinaire passe progressivement de l’empirisme à une approche plus scientifique.


En filigrane

Ce que Guénon pose, sans le formuler ainsi, c’est une question simple :

travaille-t-on sur le cheval… ou avec lui ?

Et, dans le cas du mulet :

 

accepte-t-on qu’il ait son mot à dire ?

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Pierre-Jean ROCHE

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