Vers un déclin du tourisme équestre ?

Déclin...
Le mot est excessif. Il ne s’agit pas d’un effondrement brutal, mais d’une transformation lente d’un écosystème qui, pendant des décennies, a fonctionné de façon empirique sans cadre écrit ni organisation structurée.

 


 

Ayant été à la fois cavalier, organisateur et accompagnateur de randonnées pendant de nombreuses années et aujourd’hui impliqué dans l’accueil de cavaliers en étape, j’ai pu observer cette évolution depuis des positions différentes. Ce regard croisé permet de constater des changements qui ne tiennent pas à une cause unique, mais à une modification progressive des pratiques, des attentes et des conditions d’exercice.

Le premier changement visible concerne le profil même du cavalier randonneur. Le pratiquant autonome, capable de partir plusieurs jours avec son cheval, de gérer son matériel, son itinéraire et les aléas du terrain, devient plus rare. La moyenne d’âge augmente et le renouvellement générationnel reste limité.

Parallèlement, la pratique s’est en partie déplacée vers des groupes constitués, souvent associatifs, qui organisent des sorties à la journée ou sur de courts week-ends. Ces rassemblements peuvent réunir un nombre important de cavaliers, mais ils fonctionnent en circuit local, sans véritable itinérance, avec des haltes qui se font parfois — et même assez souvent — en camping plutôt que dans des gîtes équestres. Ce modèle répond à une attente de convivialité et de simplicité, mais il ne génère plus le même flux vers les structures d’accueil d’étape.

Certains centres équestres proposaient autrefois des randonnées itinérantes, parfois inscrites comme un temps fort de la saison. Cette pratique a fortement diminué, voire disparu dans beaucoup de structures. Les raisons sont en partie économiques : déplacer la cavalerie, encadrer en extérieur et financer les étapes en gîte représentent un coût important, alors que ces mêmes chevaux pourraient être utilisés sur place dans le cadre des activités habituelles. Pour les structures, l’équilibre financier devient difficile à trouver, et l’itinérance n’apparaît plus comme une activité viable.

Cette évolution économique a des conséquences directes. Lorsque les clubs n’organisent plus de randonnées itinérantes, ils ne forment plus non plus progressivement des cavaliers à cette pratique. L’expérience du départ, de la gestion sur plusieurs jours, de l’organisation collective et de l’autonomie disparaît du parcours habituel. Le tourisme équestre cesse alors d’être une étape naturelle dans la formation d’un cavalier.

Du côté des structures d’accueil, les conditions ont également beaucoup évolué. Recevoir des chevaux de passage suppose aujourd’hui des installations adaptées : paddocks sécurisés, accès permanent à l’eau, fourrage disponible, entretien des clôtures, surfaces réservées. À cela s’ajoutent les questions d’assurance, de responsabilité et de temps de travail. L’accueil d’un cheval ne relève plus d’une simple mise à disposition d’un terrain, mais d’une organisation spécifique.

Or, cette organisation a un coût réel, souvent sous-estimé. Immobilisation de terrain, entretien des installations, consommation d’eau et de fourrage, surveillance implicite : l’accueil d’un cheval mobilise des ressources permanentes. Pourtant, le prix demandé pour une étape reste fréquemment perçu comme élevé. Il existe ainsi un décalage entre le service rendu et la reconnaissance économique de ce service.

À ces aspects matériels s’ajoute une évolution plus discrète, mais tout aussi sensible : le rapport à l’effort. La randonnée impliquait autrefois des journées longues, parfois exigeantes, qui faisaient partie intégrante du voyage. Cette notion d’endurance est aujourd’hui moins présente. Les sorties sont plus courtes, le rythme différent, et l’on accepte moins facilement la fatigue comme composante normale de l’activité.

De la même manière, la participation aux tâches liées aux chevaux s’est transformée. Lors des étapes, il allait autrefois de soi que chacun prenne part aux soins : aller donner à boire, distribuer le foin, vérifier les chevaux avant la nuit. Ces gestes faisaient partie du voyage. Ils tendent aujourd’hui à être perçus comme relevant davantage de l’encadrement ou de l’organisation que du groupe lui-même.

L’ensemble de ces évolutions ne signifie pas que le désir de partir à cheval ait disparu. Il reste au contraire très présent dans les imaginaires. Les récits de voyages au long cours, largement relayés aujourd’hui, suscitent toujours autant d’intérêt et d’envie. Mais entre ce rêve et sa mise en œuvre concrète, les conditions nécessaires pour le réaliser — expérience, organisation, possibilités d’accueil en chemin — sont devenues plus difficiles à réunir.

On assiste ainsi moins à la disparition du tourisme équestre qu’à la transformation d’un modèle qui reposait sur un équilibre particulier : des cavaliers formés à l’autonomie, des structures prêtes à les accueillir simplement, et une pratique acceptant l’effort, l’adaptation et une part d’imprévu. Lorsque chacun de ces éléments évolue selon sa propre logique, c’est la nature même de cette pratique qui se trouve modifiée.

 

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Pierre-Jean ROCHE

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