Mains sans jambes » : une dérive d’interprétation.


Dans les deux précédents articles consacrés à la formule « main sans jambes, jambes sans main », il a été rappelé le sens que lui donnait le général L’Hotte dans le sillage de Baucher : non pas une séparation des aides, mais une exigence de tact, de mesure et de coordination, à l’opposé des interprétations simplifiées qui en ont été faites.

L’abus moderne de cette formule conduit souvent à une lecture littérale : on cherche à agir d’abord avec la main seule, puis avec les jambes, comme si l’éducation du cheval pouvait se construire par éléments dissociés.
C’est précisément là que commencent les dérives.

Certaines pratiques pédagogiques actuelles en donnent une illustration très concrète. On voit se développer un travail important à l’arrêt : flexions d’encolure, abaissement de la tête, réponses obtenues par l’action des mains, présentés comme des préalables indispensables avant toute mise en mouvement.

Ces exercices, pris isolément, ne sont pas nécessairement fautifs. Mais ils traduisent une logique où la main agit seule, où l’on cherche une cession locale avant d’avoir construit l’engagement, la direction et l’équilibre dans le déplacement.

Le cheval apprend alors à céder devant, à fléchir l’encolure, parfois avec beaucoup de facilité, sans que l’ensemble de son corps participe réellement.
Or l’équilibre du cheval ne se révèle que dans le mouvement. Sans l’action simultanée des jambes pour organiser l’impulsion et le fonctionnement de l’arrière-main, la réponse obtenue par la main reste partielle, sans véritable portée fonctionnelle.

On observe ensuite des chevaux très mobiles de l’encolure, mais difficiles à conduire, à stabiliser et à régler dans l’allure. Le cavalier dispose de réponses apparentes, mais celles-ci ne s’intègrent pas dans une mécanique d’ensemble.

Ce type de résultat n’est pas un hasard. Il découle directement d’une équitation pensée par fragments, où l’on croit préparer le mouvement en travaillant sans lui.
C’est exactement l’inverse de l’esprit dans lequel la formule « main sans jambes, jambes sans main » avait été formulée : non pour dissocier les aides, mais pour éviter qu’aucune ne domine ou ne contraigne l’autre, afin qu’elles puissent, ensemble, organiser le cheval dans l’action.

Un cheval ne se construit pas à l’arrêt, par addition de cessions locales.
Il se construit dans le mouvement, là où mains et jambes cessent d’être des aides séparées pour redevenir ce qu’elles n’auraient jamais dû cesser d’être : des actions coordonnées au service d’un équilibre vivant.

 


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Pierre-Jean ROCHE

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