Été 1948. J’avais environ dix-huit mois. Monsieur Émile Payan habitait au bout de ma rue, au Portail des Chambons. Il possédait une magnifique mule. Je l’admirais et je l’appelais « la mule du
Papan ». À cet âge-là, je n’arrivais pas à prononcer correctement le nom de Payan, et cette déformation enfantine lui est restée : elle est ainsi devenue, pour moi, « la mule du Papan ».
Un jour, il m’a hissé sur le dos de sa mule.
La vie a suivi son cours. M. Payan a déménagé. La mule a disparu de mon paysage. Ce souvenir est resté comme une petite bulle isolée dans l’enfance, sans suite.
Des années plus tard, en 1954, je pense, je les ai retrouvés par hasard. M. Payan proposait des promenades en main pour les enfants autour du jardin public de Forcalquier avec sa mule et deux ânes. La revoir ainsi, intacte dans ma mémoire, fut une véritable surprise. Le temps avait passé, mais elle était toujours là, calme, solide, disponible.
Très vite, M. Payan, déjà âgé, m’a confié la tâche de l’aider. Presque chaque jour, durant un été, je montais chez lui pour préparer la mule, ajuster sa selle, équiper les deux ânes de leurs barbettes, puis nous descendions vers le jardin public attendre les familles. J’accompagnais les animaux pendant les tours, veillais aux enfants, participais simplement à ce petit rituel quotidien. C’est là que j’ai commencé à apprendre, sans théorie ni discours, ce que signifie s’occuper d’un animal et en être responsable.
De temps à autre, pour me remercier, M. Payan me lançait en provençal :
« Vai me quèré moun gris. »
Autrement dit Va me chercher mon son paquet de tabac gris. Je montais alors sur la mule traversais Forcalquier, la circulation y était bien plus calme qu’aujourd’hui, faisais l’achat au bureau de
tabac et revenais, très fier de ma mission.
Avec le recul de plus de soixante-dix ans, je mesure surtout deux choses. D’abord, combien cette mule devait être exceptionnellement sûre et patiente pour supporter ainsi enfants, débutant et trajets improvisés. Ensuite, l’inconscience tranquille de cette époque, où l’on confiait à un jeune garçon une mule, une course en ville, et une confiance totale.
Cette mule n’était pas seulement un animal de promenade. Elle a été, sans que personne ne l’ait prémédité, l’un de mes premiers maîtres.
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